L’appareil-photo jetable, ou prêt-à-photographier, est apparu dans les années 80 et s’est depuis répandu comme une traînée de poudre sur l’Occident. Il s’agit d’un objet emblématique de la société contemporaine en ce qu’il incarne à la fois la volonté de faire durer l’instant présent et la désuétude planifiée qui marque notre mode de consommation.
En effet, la photographie est un mécanisme de présentification de l’instant passé. En regardant la photo, on pose le regard sur une tranche de vie qui se raconte sous nos yeux, un moment fugace qui tout d’un coup se redéploie et se ravive. En ce sens, il s’agit d’une prise de pouvoir sur le temps qui ne paraît plus aussi inexorable. La caméra permet de dire : « Ô temps, suspend ton vol! », et celui-ci, du coup, répond à notre invocation.
On raconte même que certaines tribus refusent de se faire prendre en photo, car la caméra aurait le pouvoir de voler l’âme du sujet. C’est dire à quel point l’objet s’avère fascinant, bien qu’il nous paraisse banal à nous, Occidentaux contemporains, qui sommes habitués à nous partager des photos à la tonne sur Facebook et n’en voyons même plus le merveilleux.
Le jetable
D’où la banalisation de son utilisation jusqu’à faire de la caméra, miracle de technique du siècle de Victor Hugo, un appareil jetable en plastique bon marché. À ce titre, nous vivons dans la première société qui considère qu’un objet qui a nécessité des années de perfectionnement, un designer industriel pour en dessiner l’esthétique, des dizaines de personnes pour en fabriquer les pièces, des convoyeurs internationaux pour qu’il se rende jusqu’à nous… doive aller aux rebuts dès qu’il ait fait l’objet d’une première utilisation.
Nos ancêtres canadiens-français doivent s’en retourner dans leurs tombes, eux qui réutilisaient et rapiéçaient à peu près tout ce qu’ils avaient. Mais voilà : nous sommes passés d’une économie de la conservation à une économie de la désuétude planifiée. C’est sans doute pourquoi l’on retrouve dans le Pacifique sud, entre la Californie et Hawaï, une plaque de déchets de matières plastiques de la taille du Texas, l’Occident entier étant tombé sous le règne du jetable et semant ses achats au gré des quatre vents dès leur utilisation.
Durer ou ne pas durer
La caméra jetable porte en elle une dichotomie : expirer/perdurer. Perdurer, parce que le produit de l’objet, la photo, ravit au temps des instants fugaces de l’existence. Expirer, parce que l’objet lui-même est destiné à la mort dès l’ouverture de son emballage. Il illustre donc les deux mouvements complémentaires de la vie.
Cela me fait penser à la triade des dieux de l’Hindouisme : Brahma (le créateur), Vishnou (le conservateur) et Shiva (le destructeur), qui incarnent le mouvement de l’univers et lui donnent son rythme. De manière plus prosaïque, Sigmund Freud, le fondateur de la psychanalyse, voyait en l’être humain deux pulsions fondamentales opposées et complémentaires : la pulsion de vie (Éros) et la pulsion de mort (Thanatos), qui dicteraient à l’être humain ses comportements, dont parfois les plus incongrus.
C’est sans doute ces deux pulsions primaires de l’homme qui se trouvent intriquées dans l’appareil jetable. Celui-ci nous place face à nous-mêmes, êtres de la durée, et nous signifie à la fois que la technologie nous fait braver même le temps et que, malgré cela, cette bravade n’agira jamais que comme un répit arraché aux dieux.
Je vous laisse sur ces vers de Lamartine qui évoquent bien l’absurde éphémère du temps :
« Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?
Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus ! »
En effet, la photographie est un mécanisme de présentification de l’instant passé. En regardant la photo, on pose le regard sur une tranche de vie qui se raconte sous nos yeux, un moment fugace qui tout d’un coup se redéploie et se ravive. En ce sens, il s’agit d’une prise de pouvoir sur le temps qui ne paraît plus aussi inexorable. La caméra permet de dire : « Ô temps, suspend ton vol! », et celui-ci, du coup, répond à notre invocation.
On raconte même que certaines tribus refusent de se faire prendre en photo, car la caméra aurait le pouvoir de voler l’âme du sujet. C’est dire à quel point l’objet s’avère fascinant, bien qu’il nous paraisse banal à nous, Occidentaux contemporains, qui sommes habitués à nous partager des photos à la tonne sur Facebook et n’en voyons même plus le merveilleux.
Le jetable
D’où la banalisation de son utilisation jusqu’à faire de la caméra, miracle de technique du siècle de Victor Hugo, un appareil jetable en plastique bon marché. À ce titre, nous vivons dans la première société qui considère qu’un objet qui a nécessité des années de perfectionnement, un designer industriel pour en dessiner l’esthétique, des dizaines de personnes pour en fabriquer les pièces, des convoyeurs internationaux pour qu’il se rende jusqu’à nous… doive aller aux rebuts dès qu’il ait fait l’objet d’une première utilisation.
Nos ancêtres canadiens-français doivent s’en retourner dans leurs tombes, eux qui réutilisaient et rapiéçaient à peu près tout ce qu’ils avaient. Mais voilà : nous sommes passés d’une économie de la conservation à une économie de la désuétude planifiée. C’est sans doute pourquoi l’on retrouve dans le Pacifique sud, entre la Californie et Hawaï, une plaque de déchets de matières plastiques de la taille du Texas, l’Occident entier étant tombé sous le règne du jetable et semant ses achats au gré des quatre vents dès leur utilisation.
Durer ou ne pas durer
La caméra jetable porte en elle une dichotomie : expirer/perdurer. Perdurer, parce que le produit de l’objet, la photo, ravit au temps des instants fugaces de l’existence. Expirer, parce que l’objet lui-même est destiné à la mort dès l’ouverture de son emballage. Il illustre donc les deux mouvements complémentaires de la vie.
Cela me fait penser à la triade des dieux de l’Hindouisme : Brahma (le créateur), Vishnou (le conservateur) et Shiva (le destructeur), qui incarnent le mouvement de l’univers et lui donnent son rythme. De manière plus prosaïque, Sigmund Freud, le fondateur de la psychanalyse, voyait en l’être humain deux pulsions fondamentales opposées et complémentaires : la pulsion de vie (Éros) et la pulsion de mort (Thanatos), qui dicteraient à l’être humain ses comportements, dont parfois les plus incongrus.
C’est sans doute ces deux pulsions primaires de l’homme qui se trouvent intriquées dans l’appareil jetable. Celui-ci nous place face à nous-mêmes, êtres de la durée, et nous signifie à la fois que la technologie nous fait braver même le temps et que, malgré cela, cette bravade n’agira jamais que comme un répit arraché aux dieux.
Je vous laisse sur ces vers de Lamartine qui évoquent bien l’absurde éphémère du temps :
« Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?
Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus ! »

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