samedi 11 octobre 2008

Mythologies : le cellulaire

Nouvel organe du corps humain qui est porteur d’un sixième sens, le cellulaire a fait une entrée fracassante dans les sociétés occidentales contemporaines. Objet mythique s’il en est, on le retrouve partout. En tant qu’organe amovible du corps humain, il confère, en quelque sorte, le don d’ubiquité puisqu’on peut, grâce à son truchement, rejoindre n’importe qui instantanément partout sur le globe. À quoi servirait-il donc d’être télépathe puisque cet outil confère les mêmes dons?

Symbole d’union et d’isolement d’avec la communauté
Grâce à lui, l’individu ne se trouve plus jamais seul puisqu’il traîne tout son monde, tel que le montrent les publicités qui en font la propagande. Le monde extérieur devient, de fait, moins terrifiant. Observez d’ailleurs que le téléphone cellulaire se place au coeur de l’espace personnel, habituellement à la ceinture, l’espace personnel étant une zone tampon psychologique qui agit comme projection extérieure de son moi divisée en trois zones concentriques (espace intime, espace personnel proprement dit et espace social).

Je vous invite à regarder, un jour, une personne parler au téléphone cellulaire dans un lieu public. Si ce téléphone est, bien sûr, vu comme un outil de rapprochement social par l’individu qui l’utilise, paradoxalement, dès son utilisation il se replie dans son espace personnel (territoire d’un diamètre de quatre pieds qui l’entoure) qui forme alors une bulle fermée et compacte. Ainsi, l’utilisateur se retranche symboliquement de l’espace public lors de ses conversations pour entrer dans un territoire propre à lui et à son interlocuteur virtuel.

Ce genre de vision est tout simplement fascinante puisque, d’une part, l’on vit dans l’impression d’avoir son monde à portée de main mais, d’autre part, on se complaît dans une position agoraphobe, le cellulaire permettant de faire abstraction de la foule. À ce titre, il est un objet symbolique de l’urbanité et vous n’avez qu’à vous promener rue Sainte-Catherine pour observer l’occasion d’isolement qu’il procure dans la masse des quidams.
La frontière ténue entre vie personnelle et vie professionnelle
La modernité s’est constituée en opposant vie privée et vie professionnelle. Ainsi, contrairement à l’agriculteur qui ne voyait aucune frontière entre travail et vie familiale, l’urbain avait découpé son existence entre bureau et maison dans un phénomène que d’aucuns ont nommé le 8 à 4 (ou le 9 à 5, c’est selon). Or, dans notre post-modernité, le cellulaire vient brouiller cette frontière puisque l’individu est maintenant joignable en tous lieux et en tous temps et peut effectuer une quantité infinitésimale de manoeuvres à partir même de son téléphone dont le service aux clients, bien sûr.

Aussi, puisque la plupart des gens n’ont pas un cellulaire pour le trivial et un autre pour le professionnel, l’objet sert à toutes les sauces : rester en contact avec le bureau, jouer, parler avec les amis et la famille, surfer sur le Net… augmentant ainsi la confusion entre les actes privés et les actes professionnels.

Un lien fusionnel
Rien d’étonnant donc à ce que l’on assiste à un épiphénomène de dépendance face à cette nouvelle technologie dans la mesure où l’outil s’avère polyvalent et met l’individu en lien permanent avec le monde (virtuellement, du moins). La séparation équivaut donc à une coupure relationnelle qui amène une insécurité dès lors que l’individu ne serait plus connecté avec sa fratrie. S’ensuit un sevrage comme dans n’importe quelle autre dépendance.

Pour mesurer jusqu’à quel point le lien affectif est fort avec le cellulaire, même pour des gens qui n’ont pas à proprement parler une relation pathologique avec celui-ci, on n’a qu’à constater jusqu’à quel point il est difficile d’en séparer l’utilisateur. En effet, il a été plutôt simple d’éliminer le tabagisme dans les endroits publics, la population s’y étant contrainte avec une certaine docilité (pour ne pas dire une docilité certaine), même dans les bars. Par contre, vous n’avez qu’à observer sur l’autoroute pour voir combien il se révèle difficile d’endiguer l’utilisation du cellulaire au volant à l’heure actuelle et ce, malgré les efforts tant de sensibilisation que de répression.

Enfin, mentionnons que le cellulaire a su supprimer l’attente et les temps morts, périodes qui servaient autrefois à l’introspection, ou alors à la contemplation et la réflexion, pour faire entrer l’individu dans la possibilité d’un bavardage incessant avec sa click (pour reprendre la publicité de Telus) oubliant du même coup soi-même et les êtres humains qui ne sont pas dans ses «contacts».

L’écrivain français Phil Marso a proposé les 6-7-8 février comme Journées mondiales sans téléphone portable en 2001, idée qui a fait des petits. www.mobilou.info

1 commentaires:

MÉLAMINE a dit…

Super intéressant! Ton analyse du phénomène est très juste et porte à réfléchir.

Oups! Je te laisse! Y'a mon organe amovible rose qui sonne! :P