dimanche 11 octobre 2009

Petite mythologie : L'adolescence

Il est de ces phénomènes que l'on croit intemporels puisqu'on nait à une certaine époque et que lesdits phénomènes nous préexistent. Parmi ces phénomènes que l'on croit venir du moment où l'homme apparut sur terre, il y a l'adolescence. Serait-on surpris d'apprendre que ce passage n'existe pourtant que depuis un siècle à peine.

S'il existe bel et bien un moment où l'homme (et la femme) connaissent une période de changement corporels profonds dus à la puberté et que ceux-ci s'accompagnent inévitablement de variations dans l'humeur que toutes les sociétés précédentes ont eu à endurer, l'on ne faisait pourtant pas à l'époque affaire à l'adolescence telle qu'on la voit aujourd'hui, avec ses moeurs propres, son langage et ses rituels séparés.

En fait, la plupart des peuples qui nous ont précédés incluaient les jeunes d'environ quatorze ans dans la société des adultes. Ils y avaient leur place et y participaient au même titre que les leurs aînés. Là-dessus, l'arrivée de la scolarité obligatoire aura tôt fait de les isoler et de créer dans ce groupe d'âge une sorte de société dans la société qui vite adoptera ses codes et, même, son langage.

Mais le moment qui sera crucial pour créer l'adolescent modernis est l'avènement du phénomène de la consommation de masse qui a suivi la deuxième guerre mondiale et atteint son apogée à l'ère des médias de masse. Dans ce monde de l'image, on propose aux adolescents une pléthore de modèles qui n'ont de commun que leur aspect transitoire, étant invariablement tributaires d'un phénomène de mode. Ces modèles, basés sur le paraître, sont immanquablement des simulacres, suffisamment parlants afin que les jeunes s'y sentent rejoints et caractéristiques afin qu'ils y trouvent un modèle qui les distinguent, donc auquel ils peuvent s'identifier. On sait en effet l'importance que prend l'identification à un groupe de pairs à ce moment de la vie.

Vient ainsi l'importance de comprendre le caractère de ces modèles-simulacres qui sont offerts aux jeunes par les publicitaires. À ce titre, on pourrait affirmer qu'ils suivent une lourde tendance sociale présentée par Gilles Lipovetsky sous le nom de l'Empire de l'éphémère. Tous, ils valorisent le présent comme si rien n'avait existé avant. C'est le phénomène de la mode, du jetable, de la désuétude planifiée, d'une sorte de quêtes perpétuelle de la nouvelle nouveauté qui atteint son paroxysme et qui pousse la consommation de produits, surtout vestimentaires. De même, ce sont les vêtements qui servent à identifier les adolescents qui appartiennent à telle ou telle sous-culture.

Si autrefois, on cherchait la transmission de la culture et des rites auprès des jeunes gens afin d'assurer une pérennité des valeurs et des codes sociaux, avec l'Empire de l'éphémère, il ne reste plus rien à transmettre. Tout est désormais du domaine de la mode et se démode donc corollairement. Le vide des valeurs que l'on observe dans le monde contemporain se reflète donc sur la cohorte de jeunes qui pousse actuellement.

Et l'on observe, de plus, que la jeunesse semble s'éterniser et s'étendre jusque dans la trentaine avec un phénomène qu'on appelle des « enfants-boomerangs » qui partent et reviennent chez leurs parents, sans cesse marqués par des faux-départs. On commence même à parler de la jeunesse comme d'une période qui s'étale jusqu'à 35 ans.

À ce titre, un psychologue américain propose rien de moins que d'en finir avec cette « culture idiote » qui est celle des « teens ». Robert Epstein considère en effet que l'on devrait carrément enrayer ce passage qu'il considère artificiel afin de donner beaucoup plus tôt aux jeunes les droits et devoirs des adultes : droit de vote, d'acheter de l'alcool, de travailler... considérant que c'est l'infantilisation des jeunes qui est la cause de plusieurs de leurs problèmes. L'inévitabilité de l'adolescence serait pour lui un mythe et le fait de les ancrer dans une sorte d'enfance 2.0 contribuerait à les maintenir dans l'insouciance et les troubles de comportements. Donc, la fameuse « crise d'adolescence » serait la conséquence directe de notre culture.

Sans prendre parti pour ou contre les thèses d'Epstein, ce qui n'est pas dans nos prérogatives, soulignons qu'il a eu l'audace de considérer un mythe que l'on croit trop souvent une réalité immuable de la société contemporaine et de le remettre en cause.

dimanche 27 septembre 2009

La Route de Chlifa


Roman pour adolescent, La Route de Chlifa, qui entend faire réfléchir sur les enjeux de la guerre dans certains pays. L'histoire se déroule dans un pays ravagé par les hostilités, s'il en est, le Liban. Il met en scène un protagoniste de 15 ans, le jeune Karim, qui vit dans une ville constamment menacée par des factions terroristes. Le roman est, pour une part, un roman-miroir, c'est-à-dire que l'auteure voulait que les lecteurs se représentent dans le personnage qui est un adolescent ordinaire avec ses faiblesses et ses forces, pour lequel on tente de mettre de l'avant l'aspect catharsique.

Il s'agit également d'un roman d'aventure et d'un roman d'apprentissage, puisque, les hostilités faisant rage dans la ville, Karim voit l'immeuble d'en face de chez lui pris d'assaut par des terroristes et la jeune fille qu'il aime tuée. Il ne trouve alors que sa soeur et le bébé de la famille avec qui il part afin de rejoindre une amie de leur famille qui puisse les héberger à Chlifa.

Il s'agit d'un roman bien écrit et qui ne tombe jamais dans le prêchi-prêcha qu'on retrouve si souvent quand on s'adresse à ce groupe d'âge. Au contraire, on entend exposer la « réalité » aux jeunes sans détour.

J'ajouterais que le roman fait quelques expérimentations, simples, du point de vue de la narration, puisqu'il passe du journal intime du protagoniste, à une focalisation par un personnage secondaire, puis à un narrateur omniscient afin de varier la focalisation. En l'occurrence, il s'agit d'un bon choix afin de donner au lecteur un point de vue multiple des événements.

Le roman présente également une analepse (flashback), car il débute à Montréal, au moment où Karim a immigré, quelques mois après les événements du Liban.

Roman qui en vaut la peine et que, personnellement, je vais faire lire à mes étudiants de 8e année.

mardi 1 septembre 2009

L'histoire de Pi

Il est de ces romans qui sont d'un minimalisme déconcertant, mais qui réussissent à aller chercher une part de nous qu'on ne connaissait pas avant leur lecture. De ces romans, il y a l'histoire de Pi.

Tout d'abord, sachez, amis lecteurs, qu'il s'agit d'un récit tout ce qu'il y a de plus descriptif. En effet, l'action est reléguée au second plan. Le scénario du roman pourrait se résumer en quelques lignes : un jeune indien passionné par les religions se retrouve sur un bateau de sauvetage après le naufrage du navire qui a vu périr sa famille. Son seul compagnon d'infortune est un tigre du Bengale qui fait figure d'ami et de péril à la fois. Le récit est celui des semaines de naufrage qui s'écoulent lentement sur l'Océan Pacifique.

On voit donc que la description prend toute la place lors de ce séjour obligé sur la mer inhospitalière. Le récit s'offre au lecteur sous forme de témoignage du jeune narrateur, Piscine Molitor Patel, qui raconte la manière dont il s'y est pris pour survivre. C'est en cela, je crois, que le récit touche un aspect primordial de l'esprit humain et qu'il devient passionnant. On se prend à embarquer sans réserve dans ce témoignage et à espérer pour Pi. Le lecteur s'imagine à sa place, tout seul au milieu de l'océan. Robinsonnade sans île avec pour seul Mercredi un dangereux prédateur dans un espace confiné.

Personnellement, ce roman est un coup de coeur absolu.

vendredi 17 juillet 2009

Mythologie : Le bonheur en pilules

Sur les étals des dépanneurs sévissent actuellement de nouveaux produits, quelque peu incongrus, qui sont offerts par des stations de radio pan-québécoises dont on taira le nom et qui promettent le calme aux gens stressés et la vigueur aux gens frigides. Il s’agit de produits sous forme de pilules, nouvelle manière de faire la promotion d’une chaîne, mais surtout symptôme d’un monde qui s’imagine pouvoir tout régler par des cachets multicolores.

Bien qu’il n’ait pas fait un tabac comme Les voleurs d’enfance, le film Québec sous ordonnance de Paul Arcand avait quand même le mérite d’attirer l’attention sur la surmédication qui sévit actuellement. Effectivement, chaque problème a sa pilule et on ne se gêne pas pour inventer de nouveaux maux de surcroît. Ainsi, si l’impotence était autrefois un problème commun, mais qui ne méritait pas le titre de maladie, désormais on parle de dysfonction érectile (appréciez bien l’euphémisme). Et on a même inventé le remède au mal qu’on a conçu sous la forme d’une petite pilule bleue, cas patent d’un médicament qui, malgré qu’il soit loin d’être indispensable et qu’il coûte les yeux de la tête, nous est vendu comme un impératif à une vie saine, réglant ladite dysfonction.

La publicité
La publicité qui entoure les pilules met présentement beaucoup d’emphase sur le bien-être. On y voit des gens heureux, qui ont censément réussi à abattre tous les obstacles dans leurs vies et qui vivent aujourd’hui le parfait bonheur grâce à l’entremise des cachets médicamenteux. Ce n’est plus une pilule qu’on vend, c’est du bonheur! Le cachet lui-même arbore les formes les plus diverses et rappelle trop souvent les bonbons de notre enfance. Ils revêtent également toutes les couleurs de
l’arc-en-ciel, comme sur les comptoirs des confiseries.

Le cachet lui-même arbore les formes les plus diverses et rappelle trop souvent les bonbons de notre enfance. Ils revêtent également toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, comme sur les comptoirs des confiseries, ce qui ne saurait être le fruit du hasard étant donné toute la mise en marché qui entoure le produit et toutes les sommes que les compagnies pharmaceutiques investissent en dehors même de la recherche et du développement.

Soigner quoi, au juste?
Mais la société souffre de quoi, au fond? Les cas de dépression augmentent et, avec eux, la prescription de son lot d’anxiolytiques(médicaments contre l’anxiété) et d’antidépresseurs. Pourtant les conditions de vie n’ont jamais été si favorables que depuis l’après-guerre. Les inventions des dernières années laissent plus de temps libre puisqu’elles écourtent les tâches ou les éliminent carrément. On a accès à l’éducation de manière quasi universelle. La classe moyenne vit dans l’abondance et peut s’acheter des tonnes de produits manufacturés. Pourtant, force est d’admettre que le bonheur n’est pas au rendez-vous.

Par chance, le bonheur s’achète, comme le prouve Prozac et tous ses succédanés. Du moins, c’est ce qu’il semble au premier abord. Mais ces médicaments ne sauraient jamais soigner que des symptômes et jamais la cause du mal de l’âme. Or, il semble que l’âme de nos contemporains soit à la recherche de plus, mais qu’elle ne sait le trouver. Personnellement, je ne saurais pas dire ce qui tracasse nos contemporains au point qu’ils se vautrent dans la surmédication que nous connaissons. Je constate simplement que le manque est là, comme une plaie, et qu’il demande la plénitude, mais de quoi?

Peut-être que l’homo modernis vit ce qu’aucune autre société avant lui n’a pu lui procurer : le temps libéré. Il n’est plus contraint au travail acharné, ce qui lui laisse du temps pour contempler le vide de l’existence ou, de manière plus prosaïque, a-t-il tout simplement plus de temps pour s’attarder à ses problèmes.

lundi 13 juillet 2009

La tapisserie de Fionavar / Siddharta

Ça faisait déjà un bon bout que je n'avais écrit sur ce blogue. Il faut dire que ça faisait également un moment que je n'avais lu quelque chose, stage et travail oblige! J'étais tellement fatigué que je n'avais nullement la tête à ouvrir un livre ayant à assumer la charge complète d'un enseignant de secondaire, celle de journaliste à temps partiel et de devoir assister à des séminaires en plus de remplir les travaux exigés. Je ne sais même pas comment j'ai fait pour faire tout ça...

Qu'à cela ne tienne... j'ai terminé ce printemps une trilogie dans le genre fantasy qui m'a beaucoup impressionné. Il s'agit d'un roman de Guy Gavriel Kay publié durant les années 80, La tapisserie de Fionavar. Il met en scène cinq jeunes gens de Toronto, des étudiants, qui se voient offrir par un magicien d'une autre dimension de séjourner en Fionavar, le premier de tous les univers. Faisant la traversée entre les deux mondes, ils se retrouvent alors en pleine guerre entre les forces de la lumière et les forces des ténèbres dont le représentant suprême, Rakoth Maugrim, vient d'être tiré de son long sommeil de mille ans.

Fort bien écrit, ce livre réinvente totalement un univers, comme c'est souvent le cas en fantasy, mais en y incluant un histoire et une mythologie tellement ancrée que le lecteur y croit, le temps d'une lecture. Il s'agit d'une roman tout-à-fait complexe et très dense, avec des personnages tout en profondeur.

Il va sans dire que j'ai fort apprécié cette lecture, d'autant qu'elle marque pour moi la fin de mon stage, période de labeur intense.


Deuxième livre : il s'agit d'une oeuvre de Herman Hesse, auteur que je n'avais pas encore lue. M'étant intéressé particulièrement au bouddhisme et à des oeuvres comme celle de Krishnamurti, j'ai trouvé dans ce livre un roman d'apprentissange (Bildungsroman) très bien construit, d'un auteur qu'on m'avait énormément vanté. Plaquette minuscule qui campe son histoire dans une Inde antique que l'on découvre au fil des pages, on y trouve un Siddharta, jeune Samani qui passera à travers plusieurs états successifs avant d'atteindre un âge vénérable et la sagesse.

vendredi 20 mars 2009

La viande hachée

Parmi les produits de consommation culinaires les plus habituels se trouve, au supermarché, dans les réfrigérateurs du fond, la viande rouge hachée emballée dans le styromousse et le cellophane. Passage hebdomadaire obligé, on oublie presque notre passage devant ce comptoir tellement il devient habituel. Et on préfère oublier toutes les étapes qui ont amené le produit jusque là.

L’homo sapiens contemporain des sociétés dites civilisées n’est donc plus une espèce qui se nourrit d’animaux, il est un sarcophage (sarco- : chair + -phage : mangeur de). Il a aboli dans son esprit tout lien qu’il eût pu y avoir entre l’animal de départ et le produit de consommation qu’il retrouve sur les étalages, hypocrisie ultime ou autocensure mi-consciente.
Mis à part quelques chasseurs, espèce en voie de disparition, il existe peu de nos contemporains qui seraient prêts à tuer, puis dépecer de ses mains, se couvrant de sang, un animal. Peu seraient même prêts à souffrir la vue d’une vidéo montrant un cochon se faisant saigner vivant. Pourtant, on achète sans trop se poser de question sur son origine, la résultante de la mort animale sans aucun haut-le-cœur.
Loin de prôner le végétarisme, j’aime néanmoins appuyer sur la contradiction dans les comportements sociaux qui semblent anodins. Si autrefois les villageois voyaient bel et bien l’animal se faire abattre avant de le manger, aujourd’hui il serait hors de question qu’on puisse souffrir la même chose. La preuve en est la grogne populaire qu’a pu soulever une émission comme Martin sur la route où l’on voyait le chef cuisinier Martin Picard partir à la chasse, dépecer ses proies et les apprêter ensuite.
De même, si on laisse bel et bien les vaches brouter dans les champs à la vue de tous, on a relégué les abattoirs au plus profond des campagnes, dans des bâtisses fermées sans fenêtres (ou si hautes!) afin d’épargner à la vue du public la sale besogne de l’abattage. Ladite sale besogne n’en existe pas moins, mais si on ne la voit pas, elle n’est plus pernicieuse.

McDonald’s
Le summum de l’hypocrisie est atteint, quant à moi, dans les McDonald’s, où la viande hachée (qui n’a même plus l’air de viande) atteint le titre de friandise pour enfants sous forme d’un immense sandwich servi par un clown aux allures sympathiques dans un emballage de carton jaune et orangé bon marché. Dans ces joyeuses conditions, plus même question d’imaginer que la source de telles réjouissances puisse être un animal abattu. Ce serait pécher contre la si grande candeur du produit!

Se fermer les yeux
Premier aspect de cette hypocrisie institutionnalisée, il y a la société de consommation dans laquelle nous vivons où nous ne voyons que le produit et jamais le processus, puisque la plupart des marchandises que nous achetons sont fabriquées à la chaîne. Même ceux qui les fabriquent ne voient qu’une infime partie des étapes de leur confection. Nous avons perdu tout contact avec le travail que peut nécessiter la création d’un objet. Le sens de l’effort en est oublié, condition ultime pour que l’on puisse jeter impunément tout ce qu’on achète pour le remplacer par la nouvelle nouveauté toujours tellement meilleure que la précédente. Ainsi, on se permet même de gaspiller notre nourriture et de jeter même de la viande (oubliant évidemment qu’elle a été prélevée sur un animal qu’on a tué pour l’obtenir). De la même manière qu’avec les produits manufacturés, l’abattage et le dépeçage sont devenus un travail à la chaîne et la chair animale, un produit de consommation comme les autres : jetable.
Deuxième aspect de la problématique, nous vivons dans une société aseptisée qui s’aveugle elle-même quand elle ne veut pas voir, quand une vision lui semblerait trop immorale ou insoutenable. Du coup, les comportements de nos contemporains ne changent pas, mais leur esprit est libre de remord. C’est sans doute là où se trouve le soleil éternel de l’esprit sans tache (pour reprendre un titre de film bien connu, mais dont la traduction ne rend pas honneur au titre original, The Eternal Sunshine of the Spotless Mind). De même, bien que la viande hachée emballée soit le produit évident de l’abattage et du dépeçage animal, nos contemporains préfèrent oublier les étapes intermédiaires entre l’animal et le produit fini, comme si elles n’existaient pas.

lundi 15 décembre 2008

Mythologie : L'appareil-photo jetable

L’appareil-photo jetable, ou prêt-à-photographier, est apparu dans les années 80 et s’est depuis répandu comme une traînée de poudre sur l’Occident. Il s’agit d’un objet emblématique de la société contemporaine en ce qu’il incarne à la fois la volonté de faire durer l’instant présent et la désuétude planifiée qui marque notre mode de consommation.

En effet, la photographie est un mécanisme de présentification de l’instant passé. En regardant la photo, on pose le regard sur une tranche de vie qui se raconte sous nos yeux, un moment fugace qui tout d’un coup se redéploie et se ravive. En ce sens, il s’agit d’une prise de pouvoir sur le temps qui ne paraît plus aussi inexorable. La caméra permet de dire : « Ô temps, suspend ton vol! », et celui-ci, du coup, répond à notre invocation.

On raconte même que certaines tribus refusent de se faire prendre en photo, car la caméra aurait le pouvoir de voler l’âme du sujet. C’est dire à quel point l’objet s’avère fascinant, bien qu’il nous paraisse banal à nous, Occidentaux contemporains, qui sommes habitués à nous partager des photos à la tonne sur Facebook et n’en voyons même plus le merveilleux.

Le jetable
D’où la banalisation de son utilisation jusqu’à faire de la caméra, miracle de technique du siècle de Victor Hugo, un appareil jetable en plastique bon marché. À ce titre, nous vivons dans la première société qui considère qu’un objet qui a nécessité des années de perfectionnement, un designer industriel pour en dessiner l’esthétique, des dizaines de personnes pour en fabriquer les pièces, des convoyeurs internationaux pour qu’il se rende jusqu’à nous… doive aller aux rebuts dès qu’il ait fait l’objet d’une première utilisation.

Nos ancêtres canadiens-français doivent s’en retourner dans leurs tombes, eux qui réutilisaient et rapiéçaient à peu près tout ce qu’ils avaient. Mais voilà : nous sommes passés d’une économie de la conservation à une économie de la désuétude planifiée. C’est sans doute pourquoi l’on retrouve dans le Pacifique sud, entre la Californie et Hawaï, une plaque de déchets de matières plastiques de la taille du Texas, l’Occident entier étant tombé sous le règne du jetable et semant ses achats au gré des quatre vents dès leur utilisation.

Durer ou ne pas durer
La caméra jetable porte en elle une dichotomie : expirer/perdurer. Perdurer, parce que le produit de l’objet, la photo, ravit au temps des instants fugaces de l’existence. Expirer, parce que l’objet lui-même est destiné à la mort dès l’ouverture de son emballage. Il illustre donc les deux mouvements complémentaires de la vie.

Cela me fait penser à la triade des dieux de l’Hindouisme : Brahma (le créateur), Vishnou (le conservateur) et Shiva (le destructeur), qui incarnent le mouvement de l’univers et lui donnent son rythme. De manière plus prosaïque, Sigmund Freud, le fondateur de la psychanalyse, voyait en l’être humain deux pulsions fondamentales opposées et complémentaires : la pulsion de vie (Éros) et la pulsion de mort (Thanatos), qui dicteraient à l’être humain ses comportements, dont parfois les plus incongrus.

C’est sans doute ces deux pulsions primaires de l’homme qui se trouvent intriquées dans l’appareil jetable. Celui-ci nous place face à nous-mêmes, êtres de la durée, et nous signifie à la fois que la technologie nous fait braver même le temps et que, malgré cela, cette bravade n’agira jamais que comme un répit arraché aux dieux.

Je vous laisse sur ces vers de Lamartine qui évoquent bien l’absurde éphémère du temps :

« Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus ! »